Planter les zostères à la mode des Américains

Le titre est évidemment un clin d’œil à l’article du blog précédent : planter les zostères à la mode des Suédois. Cet article présentait une méthode de transplantation de zostères marines par déplacement puis replantation de rhizomes. Il y avait 4 vidéos didactiques.

La méthode du présent article me semble plus élégante et moins violente, car on n’y déplace que des graines. Mes sources sont cet article scientifique (en anglais) relaté par cet article du Monde. Cette méthode a été appliquée pendant 20 ans dans des baies de la côte de Virginie, un état de la côte atlantique des États-Unis, avec des résultats inhabituellement bons. Ces baies sont proches de la baie de Chesapeake dont j’ai parlé dans cet ancien article (sur le thème de l’ostréiculture) et où, en comparaison, les zostères sont en déclin régulier.

Une expérience de 20 ans aux résultats impressionnants

Les baies côtières de Virginie possédaient jusqu’aux années 1930 de grandes prairies de zostères marines. Ces grandes prairies sont alors mortes des suites d’ouragans et d’une maladie (la wasting disease, dont parle l’article de Wikipedia sur les zostères) qui a également touché les prairies de la côte atlantique européenne (mais pas les lagunes méditerranéennes). Alors que les zostères ont pu reconquérir certains lieux, dans les baies côtières de Virginie les zostères ne sont pas revenues, et pendant plus de 50 ans, il n’y a plus eu de zostères. Cette disparition a eu des conséquences biologiques très visibles : le déplacement vers d’autres sites des bernaches qui venaient les brouter, la disparition des pétoncles qui pondaient dessus, etc.

À la fin des années 1990, on a découvert de petites (surface < 2 m² ) taches de zostères au fond d’une baie. Les biologistes en ont alors conclu que les conditions étaient toujours favorables aux zostères et que si le retour n’était pas plus rapide, c’était par manque de graines.

Ils ont alors organisé une réintroduction. Cette action dure depuis 20 ans (et va continuer). Sa méthode est détaillée au chapitre suivant. Les résultats sont bien résumés dans les images ci-dessous (tirées de l’article déjà cité) :

En 20 ans, ils sont parvenus à un total de 3612 ha de fond végétal, alors que la couverture était pratiquement nulle avant la restauration (0 ha, début des courbes de la seconde image). La majorité (56 % ou 2028 ha) se trouve dans une seule baie, South Bay, tandis que les 44 % restants (1584 ha) sont répartis dans trois baies voisines : les baies Cobb, Spider Crab et Hog Island. Pour arriver à cette surface, ils n’ont planté que sur 213 ha, surface qui ne représente que 6% de la surface obtenue à la fin : les herbiers plantés ont bien grandi et c’est une magnifique réussite !

Dans l’étang de Berre, on aimerait avoir 1000 ha de zostères marines, à partir de quasi rien aujourd’hui. Les échelles sont comparables.

La méthode utilisée

Chaque année,

  • des graines ont été récupérées au printemps (au moment où les épis sont mûrs) dans des herbiers existants, les premières années dans la baie de Chesapeake, puis à partir des herbiers restaurés,
  • ces graines ont été conservées l’été dans des aquariums, à température contrôlée, pour éviter la prédation,
  • les graines ont été semées fin septembre, c’est à dire avant la germination qui a lieu en novembre dans ce lieu.

En 20 ans (1998-2018) 74,5 millions de semences ont été dispersées dans 536 parcelles individuelles de restauration totalisant 213 ha. Ils semaient de 25 à 50 graine par m². Ils ont donc semé sur une surface moyenne de 10 ha chaque année (≈213/20), sur une moyenne de 25 parcelles (≈536/20) d’une surface moyenne de 0,4 ha chacune (≈213/536). À 35 graines par m², ils avaient besoin de 140 000 graines par parcelles (35 graines x 4000 m²). Pour les 536 parcelles on retombe bien sur les 74 millions de graines (140 000 x 536) qu’ils indiquent.
Si on considère qu’il y a 10 graines par épi, ça veut dire que pour replanter 1 seule parcelle en septembre il faut avoir récolté 14 000 épis au printemps précédent. Une belle récolte qui nécessite un joli nombre d’heures passées dans l’eau par un joli nombre de récoltants (et un nombre conséquent d’aquariums de stockage pour l’été). L’Amérique est toujours l’Amérique, ils savent voir et faire les choses en grand !!!

Ils insistent aussi sur les deux points suivants

  • l’importance de planter sur des parcelles assez grandes, pour arriver vite à un herbier assez grand et dense, c’est selon eux une des clés du succès. Si on ne peut copier que sur une échelle réduite, il vaut mieux faire moins de parcelles qu’eux mais les faire aussi grandes (0,4 ha= 4000 m²).
  • l’importance de l’organisation humaine, ils présentent l’action comme étant « un effort combiné de groupes académiques, bénévoles et citoyens« . C’est sans doute aussi une des clés du succès. Comment financer une action sur 20 ans aujourd’hui, aux États-Unis comme en France ? Ils font remarquer (avec raison sans doute) que beaucoup d’essais de restauration ne sont menés que sur des temps trop courts (1 an), ce qui fut le cas de l’expérience menée par le GIPREB en 2009, et des surfaces trop petites. Le bénévolat, quand il fonctionne, est une mine fructueuse et qui permet, paradoxalement, de voir plus grand ! Dans le domaine de l’environnement il est clairement sous-utilisé.

Conclusion

La méthode décrite est bien tentante pour notre étang de Berre. Je continue à penser que les conditions écologiques sont redevenues favorables (malgré la crise dystrophique de 2018). Elle mériterait d’être mise en application.

Pour l’instant les demandes de L’Étang Nouveau pour faire des expériences de transplantation de zostères marines dans l’étang de Berre n’ont pas reçu l’accord de la DDTM13 (qui relaie l’avis du Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel). Peut-être avec cette méthode en irait-il différemment, puisque travailler avec des graines est particulièrement doux pour l’herbier source. Travailler avec des épaves (des rhizomes arrachés naturellement), comme c’était proposé pour les 2 premières demandes, était également doux, mais logiquement plus suspect pour les autorités…

Après il faudrait trouver les bénévoles, mais ce ne serait pas le plus compliqué…

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