Et les anguilles eurent leur évangile…

« L’Évangile des Anguilles » est un livre suédois sorti en 2019. C’est devenu un best-seller inattendu dans de nombreux pays (traduit en 30 langues, dit la 4ème de couverture), au point que sa récente sortie en France ait été un peu médiatisée (voir cette critique du Monde). Vu l’importance de l’anguille dans l’étang, et la joie que la rencontre d’une anguille en plongée m’y a toujours inspiré, sa lecture était presque obligatoire… et fatalement source de réflexions et souvenirs liés aux anguilles de notre étang…

Il ne s’agit pas d’un roman, plutôt d’un livre qui fait le tour d’une question avec le maximum de rigueur et de pédagogie, un peu à la manière des (très bons) livres de Éric Orsenna sur le coton, l’eau ou le papier. Les chapitres savants (mais faciles à lire) sont entrecoupés de souvenirs de pêche à l’anguille avec son père, qui donnent au livre un caractère introspectif surprenant mais toujours bienvenu. C’est un très bon livre, qui se lit facilement et qui mérite son succès.

Sur l’anguille elle-même, on a aussi ici de bons spécialistes et la présentation de D Nicolas aux Anguillades de Saint-Chamas de septembre 2017 était très complète. Je vous la remets ci-dessous. P Svensson ajoute aux chapitres de biologie (presque) pure de son livre des chapitres d’histoire de la biologie qui donnent une bonne idée du travail énorme que l’anguille nous a obligés à faire pour mieux la comprendre, sans même qu’on soit arrivé au bout. Aujourd’hui encore on ne sait pas vraiment où fraient les anguilles (la Mer des Sargasses, oui sans doute, mais c’est grand…) et personne n’a encore vu un accouplement ou même une anguille après le frai.

Le livre se termine logiquement sur la mort de l’anguille : les tonnages d’arrivée de civelles en Europe sont en chute depuis au moins les années 1970, au point de ne plus représenter aujourd’hui que 1 à 5% des tonnages d’avant. Le livre, dont ce n’est pas le but, ne peut que lister les causes possibles : virus herpes anguillae (voir ci-dessous une jolie présentation de thèse en 180s), parasite Anguillicoloides crassus, barrages sur les rivières, affaiblissement du Gulf Stream dû au réchauffement climatique… On la pêche encore, est ce bien raisonnable ?

Si l’anguille meurt, au moins doit-on en écrire l’histoire. C’était sans doute le but de l’auteur. Svensson est suédois et a écrit son livre en Suède. S’il avait été d’ici, quels chapitres aurait-il pu ajouter à son livre ?

Sur l’étang de Berre, quasi aucune culture de l’anguille

On doit reconnaître que notre gastronomie ignore presque totalement l’anguille. Il s’en pêche bon an mal an 80 t par an dans l’étang, mais tout part ailleurs, vers des contrées plus friandes de ce poisson (Italie? Pays-Bas? Japon?). La création à Saint-Chamas de la fête des Anguillades ne remonte qu’à 2015 et fait figure d’exception.

…mais l’histoire singulière de l’or vert qui sauva les pêcheurs… et l’étang

La fin des années 60 et le début des années 70 ont été celle d’une explosion de la pèche à l’anguille verte dans l’étang. On a parlé d’or vert. Je reproduis ci-dessous 4 extraits du rapport de Daniel Campanio de 1977 « Pêcheurs Pêche Pollution ». Daniel Campanio était pêcheur, mais aussi prêtre, et ses écrits ont quasiment parole d’évangile !

extrait de la page 14
extrait de la page 20
page 27
page 28

Ces quatre extraits du rapport de Campiano ont pour but de rappeler un fait : autour de l’année 1970, il y a eu sur l’étang de Berre une ruée vers l’anguille verte, qui semblait se jeter dans les filets des pêcheurs, généralement posés près des côtes, au lieu de rester tranquillement à se nourrir dans les fonds vaseux du centre de l’étang. Les tonnages de 1000t/an sont à comparer aux 80 t/an d’aujourd’hui.

Du point de vue de la pêche sur l’étang de Berre, cet « or vert » a justifié le prolongement de la tolérance de pêche qui, après l’interdiction de 1957, ne devait durer que 10 ans. En 1994, un malicieux député local (M Darrason) fit voter une loi qui redonna le droit de pêche. En 1997 le même Daniel Campiano déposait la plainte qui aboutit en 2004 à la condamnation de la France par la Cour de Justice Européenne et à la limitation des rejets EDF (principale pollution en 1977 selon D Campiano) à leur niveau actuel, ce qui a été déterminant dans l’amélioration constatée depuis, visible notamment par le retour, lent mais réel, des herbiers de zostères.

Les anguilles se sont-elles sacrifiées pour l’étang ? Les mystiques y croiront…

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