Planter les zostères à la mode des pêcheurs japonais (et le concept de satoumi)

Il existe désormais un consensus pour dire que l’étang de Berre est dans un état écologique suffisant pour réintroduire des zostères marines et des cymodocées. Reste à savoir comment s’y prendre ! Notre projet local ZoRRO qui a débuté cette année 2021 doit améliorer ses méthodes et s’inspirer d’autres expériences est toujours une bonne chose. Après avoir analysé des expériences suédoises, américaines et néerlandaises, jetons un œil sur une expérience japonaise ancienne, toujours d’actualité et originale.

Le présent article est largement inspiré de cet excellent article en anglais, qui a constitué l’essentiel de ma source. L’information initiale m’avait été donnée par M. Verlaque et vient de Mme Ruitton, tous deux membres du CSRPN PACA. Les deux images sont d’ailleurs issues de documents reçus d’eux (on les retrouve aussi dans ce diaporama présenté dans un colloque à Bordeaux en 2017).

Les pêcheurs de Hinase et les dégâts locaux des « trente glorieuses »

Hinase est une petite mais célèbre ville de pêcheurs de la mer intérieure du Japon. C’est la ville d’origine d’une technique de pêche au filet fixe (maillant), qui s’est diffusée dans le reste du Japon et jusqu’en Corée et en Chine, le Bizen (Tsubo) ami. Il y a aussi du petit chalutage, mais aussi de plus en plus d’ostréiculture. Les conflits (il y en a toujours) semblent être réglés par l’ « association coopérative de pêche ».

Au Japon comme chez nous, les « trente glorieuses » ont été une catastrophe écologique que les gens ont tardé à appréhender. Les villes et les industries se sont développées, envoyant de plus en plus de polluants en mer et les côtes ont été bétonnées. Hinase n’a pas connu d’empoisonnement au mercure comme dans la tristement célèbre Minamata (un film est sorti récemment sur cette histoire) mais les prises de poissons se sont effondrées.

Les autorités ont proposé de pallier le problème par l’aquaculture : ils ont mis en place des écloseries et rejeté massivement des alevins. Mais ces efforts n’ont rien donné.

Or Hinase possédait aussi historiquement des herbiers de zostères marines, estimés à 600 ha. Mais la régression a été sévère à cette époque, au point qu’en 1985 il n’en restait plus que 12… Des pêcheurs ont fait le lien entre l’eutrophisation, la qualité des fonds, la disparition des zostères et celle du poisson.

Une reconquête lente mais régulière des herbiers de zostères marines

Sans doute en plus d’un effort sur les rejets (l’origine de l’eutrophisation) et d’autres sur lesquels je n’ai rien trouvé, les pêcheurs se sont lancés dès 1985 dans une démarche de récolte de graines de zostères marines (au printemps) pour les semer (à l’automne) dans un mouvement timide au début (il a fallu convaincre les pêcheurs… puis les scientifiques), mais le succès a été le meilleur des arguments.

Image du Satoumi Research Institute (vie Mme Ruitton)

Il semble qu’un homme soit plus particulièrement à l’origine de cette expérience, M. Kazuo Honda, président de l’association coopérative de pêche. C’est ce qu’on comprend dans le film ci-dessous (malheureusement en anglais, mais c’est la langue universelle et tout le monde la parle, non ?). On comprend aussi que la démarche a fini par convaincre les ostréiculteurs, qui savent ce qu’ils doivent aux pêcheurs qui mènent année après année le projet des zostères.

On repère dans le film que les pêcheurs ramassent des zostères-épaves (des zostères arrachées par une tempête, qui flottent et viennent s’amasser dans certaines anses) et le font en grande quantité. Ce qu’on ne voit pas et n’est pas dit mais qu’on peut imaginer c’est qu’ils

  • les ramassent au moment où les zostères commencent à donner des graines
  • laissent ces zostères-épaves maturer dans un lieu où ils pourront récupérer les graines

Il est par contre bien dit qu’ils récoltent/ramassent au printemps mais ne sèment qu’en automne (M. Honda parle de novembre 1985 pour les premiers semis). Ce qui correspond à ce que font les américains.

rajout du 3 nov 2021 : le document ci-après (en anglais…) est plus précis, pour ceux qui veulent rentrer dans le détail de la méthode japonaise :

Le concept de Satoumi

Le Satoumi est défini comme un paysage marin et côtier qui a été formé et maintenu par une interaction prolongée entre les humains et les écosystèmes. Il est logiquement très lié aux habitudes locales.

C’est une sorte d’adaptation à la mer du concept de Satoyama, plus ancien et adapté aux forêt. Le Satoumi semble dater des années 2000. Le consensus qui s’est dégagé est que le concept ne doit pas être trop défini car il existe une grande variété de bonnes relations entre les hommes et les mers côtières.

Le village et la zône côtière de Hinase, où les pêcheurs entretiennent les herbiers de zostères (amamo-ba), mais aussi préservent les estrans et les petits fonds, ce qui bénéficie à la pêche aux petits métiers et aux ostréiculteurs, est un exemple-type de satoumi.

Image du Satoumi Research Institute (vie Mme Ruitton)
Eelggrass signifie zostère, on en voit dans l’anse au haut à gauche

Conclusion : les zostères épaves et le rôle des pêcheurs aux petits métiers (et d’une bonne organisation de ceux-ci)

Le ramassage des épaves de zostères par les japonais doit nous conforter dans cette voie que nous avons un peu suivie pour ZoRRO 1, même si c’était pour les bouturer. Il faut sans doute travailler dans ce sens.

À Hinase comme sur l’étang de Berre, ce sont des pêcheurs aux petits métiers qui se sont montrés déterminants :

  • À Hinase, il est expliqué dans mon article source que les pêcheurs aux filets maillants, qui plantent leur filets sur des fonds peu profonds, connaissaient les endroits où des herbiers avaient existé et ont semé préférentiellement à ces endroits. Il semble évident que M. Honda, leur président au début de l’expérience et principal artisan et promoteur du projet, était l’un d’entre eux.
  • Sur l’étang de Berre, on ne répétera jamais assez le rôle de la Coordination des Pêcheurs de l’étang et surtout de M. Daniel Campiano, son président jusqu’en 1997, auteur du très important rapport « pêcheurs pêche pollution » remis en 1981 au S3PI (que je n’ai malheureusement que sous un format informatique bizarre et pas accepté par ce blog) alors qu’il était premier prud’homme, et surtout initiateur de la plainte qui aboutira en 2004 à la condamnation de la France (pour pollution de l’étang) et à la réduction des rejets EDF dans l’étang à 1,2 milliards de m3/an.

Malheureusement, à Hinase la pêche aux petits métiers tend à disparaître (comme on le comprend dans le film). Sur Berre elle a failli disparaître (et fut un temps quasi illégale) mais semble reprendre. Tous les amateurs de l’étang et de la méditerranée ne peuvent qu’encourager cette pêche durable que les « trente glorieuses » ont failli tuer mais que la fin du pétrole devrait faire renaître…

À Hinase les pêcheurs sont organisés en « association coopérative » et c’est cette structure qui a permis de tenir le projet zostères sur le long terme. Sur Berre, la prud’homie de pêche de Martigues en est l’équivalent sans doute. Celle-ci n’a pas à notre connaissance de projets liés aux zostères, mais c’est peut-être une voie à explorer.

Rajout du 18 nov 2021

J’ai commandé le livre Integrated Coastal Management in the Japanese Satoumi sur lequel je ferai peut-être un article spécifique. Ce livre contient un paragraphe sur l’expérience des zostères de Hinase que j’ai traduit in extenso dans le doc joint, et que je résume dessous :

On peut retenir du texte en PJ ci-dessus que

  • les japonais ont eu de meilleurs résultats pour les reprise de zostères en jetant des coquilles d’huîtres aux endroits où ils ont semé. Cette méthode a commencé à être appliquée en 2003,
  • ils font ramasser les zostères dérivantes, au moment où elles possèdent des graines, par des collégiens (les élèves d’une Junior High School japonaise ont entre 12 et 15 ans) et ceux-ci font également la séparation des graines.

Un commentaire

  1. Là, Pascal, tu tiens un sujet thèse de socio (ou une autre sc. soc. à la con):
    les trajectoires contrastées de l’étang de Berre et de Hinase!
    Je n’aurais pas moi-même 36 projets plus intéressants l’un que l’autre sur le feu, au frigo et au congel, je me lancerais illico-presto là-dessus 😉

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