Réintroduire les cystoseires dorées dans l’étang de Berre

L’étang de Berre a perdu beaucoup d’espèces pendant les « années noires » (1970 – 2005). Il va physiquement mieux mais l’amélioration de la biodiversité est lente. Réintroduire des espèces peut accélérer le processus, surtout dans le cas d’espèces dites structurantes, c’est à dire des espèces qui permettent à d’autres espèces, surtout animales, de s’installer. Outre les zostères marines dont le présent blog parle abondamment, les cystoseires dorées, grandes algues brunes, étaient communes dans l’étang de Berre avant 1970 où elles formaient des « forêts ». Est-il possible de reformer ces forêts? Et si oui comment ?

La cystoseire dorée (Gongolaria barbata)

Il s’agit d’une algue brune de la famille des fucales (comme les sargasses, dont elle fait d’ailleurs partie). Elle est ramifiée et se dresse verticalement grâce à des petites poches de gaz au bout des rameaux. De ce fait elle ressemble un peu à un petit arbre et un lieu où se trouve un groupe de ces algues peut faire penser à une petite forêt.

image extraite du site DORIS (page de la cystoseire dorée)

Cette algue est bien adaptée aux milieux lagunaires et estuariens. Elle est actuellement présente dans l’étang de Thau ou celui de Salses-Leucate. On peut aussi la trouver en mer, mais seulement dans des baies très abritées, elle semble assez fréquente dans le nord de la mer Adriatique ou en mer Noire (vidéo ci-dessous). Elle n’aime pas du tout l’eutrophisation et a disparu de nombreux sites où on a déversé des eaux usées non traitées.

Une réintroduction prévue par notre Contrat d’Étang, mais non réalisée

L’étang de Berre n’a jamais eu autre chose qu’un Contrat d’Étang comme programme public pour sa réhabilitation. Ce type de « contrat » se présente comme une liste d’actions chiffrées avec la répartition du financement entre les différentes parties (Agence de l’eau, Conseil Régional, Conseil Général/Départemental, État etc…). La plupart de ces actions sont obligatoires légalement par ailleurs, et le « contrat » est largement une façon de les lister et de répartir le coût. Ce que le citoyen doit aussi savoir c’est qu’un tel contrat n’est pas engageant pour ses parties et n’est pas opposable devant un tribunal si une de ses actions n’est pas réalisée.

Dans le Contrat d’étang de l’étang de Berre 2014-2020 (téléchargeable ici sur le site du GIPREB), l’action A29 était intitulée « Améliorer la biodiversité par la réimplantation de cystoseires dans le canal de Caronte ». Cette action concernait la cystoseire dorée et était chiffrée à 50 000 € (30 000 pour les transplantation, 20 000 pour le suivi) avec comme Maître d’Ouvrage le GPMM. Cette action n’a pas été réalisée.

Pour le GPMM, cette opération devait s’inscrire dans son programme GIREL (Gestion des Infrastructures pour la Restauration Ecologique du Littoral), d’un budget global de 5 M €, et plus précisément dans son volet Cystore (voir par ex ici), du nom d’un protocole établi par le MIO. GIREL semble avoir été limité à la période 2011-2016. En ce qui concerne son volet Cystore, il semble qu’il a surtout concerné une autre cystoseire, Cystoseira amentacea, en mer plus ouverte, mais il n’a guère été médiatisé depuis et j’imagine qu’il n’a pas rencontré le succès prévu.

Une réimplantation récemment tentée par la ville d’Agde dans son Aire Marine Protégée.

La ville d’Agde possède une grande Aire Marine Protégée qui touche son littoral. Après que les rejets en mer ont été suffisamment réduits, les gestionnaires ont considéré qu’une réimplantation de cystoseires sur le littoral était possible. Deux espèces ont été sélectionnées : C. barbata (la cystoseire dorée) et C. mediterranea. Les essais de transplantation ont commencé en 2019 et un premier retour d’expérience a récemment été diffusé.

En ce qui concerne la cystoseire dorée, les transplants ont été pris dans l’étang de Thau tout proche. Les résultats ont été limités (arrachés par le courant) contrairement à l’autre cystoseire, pour laquelle les résultats sont plus positifs.

Au moins la méthode Cystore est-elle décrite : « Cystoseira barbata est prélevée à fertilité, dans son milieu naturel (la lagune de Thau) directement avec son support (des petits blocs comportant plusieurs pieds d’algue). Supportant un épisode de salinité nulle, les algues et leurs blocs sont nettoyés à l’eau douce (pour éliminer de potentielles espèces invasives) puis déposés sur les sites receveurs de l’AMP ».

La méthode Cystore prélève donc des pieds entiers sur le site source, ce qui est assez impactant et nécessite un site source en état suffisant (ce qui semble être le cas de l’étang de Thau).

Des méthodes italiennes plus douces

L’université de Trieste, en collaboration avec celle de Gênes, travaille aussi sur les transplantation des cystoseires. L’université de Gênes travaille plutôt sur la Cystoseira amantacea et celle de Trieste sur la cystoseire dorée. L’université de Gênes a publié le bon film suivant, qui concerne donc plutôt C. amantacea mais la méthode est sans doute applicable pour la cystoseire dorée. La technique de recrutement, qui consiste à fixer de petits disques sur lesquels vont se fixer des juvéniles, avant de les transplanter, est douce et apparemment facile à recopier.

En 2017 ils avaient publié un autre film, sans paroles, où on voit d’autres techniques, plus complexes. Il semble donc qu’ils aient beaucoup évolué en quelques années (dans leurs méthodes de transplantation et… dans leurs méthodes de communication !):

Une méthode espagnole facile à copier et qui a réussi

Une publication scientifique a été publiée en 2018 sur une expérience de transplantation de cystoseire dorée tentée entre deux sites d’une île des Baléares en 2011. Les résultats étaient positifs. Une des deux méthodes employées, celle facile à copier, est résumée par les images A, B et D de l’image composée suivante (tirée de la publication scientifique) : ils ont

  • prélevé des bouts de rameaux (comprenant les spores avant qu’elles ne se détachent) sur le site source (image A)
  • ont placé ces bouts de rameaux dans des sacs (image B)
  • ont replacé ces sacs sur le site cible, où les spores se sont dispersées (image D)

Cette méthode rappelle beaucoup la méthode BuDS (voir en fin de cet article précédent) qu’on a prévu d’appliquer pour les graines de zostères marines dans le cadre de ZoRRO2.

Le risque d’importer des intrus ?

L’expérience d’Agde précise bien que les transplants de cystoseires dorées ont été lavés à l’eau douce afin de ne pas transporter avec ces transplants d’autres organismes malvenus.

Je ne sais pas quels organismes on risquerait d’introduire dans l’étang de Berre, mais je m’attends à voir débarquer, un jour, la sargasse japonaise dont la niche écologique semble très proche de celle de la cystoseire dorée (et qu’on trouve dans l’étang de Thau ou celui de Grevelingen auquel j’ai récemment comparé l’étang de Berre). Faut-il ne rien faire au risque de faire (un peu) mal et de voir s’implanter une espèce invasive d’autant plus facilement qu’aucune autre ne la concurrencera, je ne crois pas. Mais je suis ouvert aux commentaires…

Conclusion : chercher un site source proche pour pouvoir tenter une transplantation

Les pouvoirs publics ayant abandonné le projet de réintroduire la cystoseire dorée pour une raison inconnue, reprendre le flambeau de manière participative à la manière du projet ZoRRO est bien tentant. Et si ça peut limiter une implantation prévisible de la sargasse japonaise, ça devient souhaitable.

Le problème est « juste » de trouver un site source proche de chez nous. Personne ne semble savoir si la cystoseire dorée est présente dans l’anse de Carteau ou ailleurs dans le golfe de Fos. Si elle est présente, cela simplifierait beaucoup le travail. Le contraire le rendrait presque impossible pour un projet purement participatif comme je les aime.

Nous profiterons donc de ZoRRO2 (la campagne 2022 du projet ZoRRO qui concerne les zostères marines) pour quadriller l’anse de Carteau et chercher cette algue.

Si on en trouve, la méthode espagnole par « sacs dispersants » semblerait alors bien adaptée à l’étang de Berre.

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