Arrêter la pêche à l’anguille

La pêche à l’anguille n’est pas vraiment une culture sur l’étang de Berre : aucun restaurant n’en propose à sa carte, les poissonniers des marchés n’en proposent pas. Pourtant, bon an mal an, les pêcheurs de l’étang en pêchent une centaine de tonnes par an, et cette pêche spécifique a d’une certaine façon permis à la pêche sur l’étang de ne pas disparaître pendant les années noires… avant que quelques uns des pêcheurs survivants ne soient à l’origine de la renaissance écologique de l’étang.

L’étang doit donc beaucoup à l’anguille, mais au vu du caractère critique de l’état des populations d’anguilles européennes, un arrêt de cette pêche semble se préciser au niveau du continent.

L’importance locale de la pêche à l’anguille

Rappelons d’abord quelques notions de base sur l’anguille européenne :

  • elle naît bien loin d’ici, sans doute au fond de la mer des Sargasses (mer des Caraïbes), sous forme de minuscules larves
  • les courants atlantiques portent ces larves vers l’Europe et pendant ce voyage celles-ci se transforment en civelles (glass eel en anglais) qui cherchent à remonter les rivières (en s’arrêtant parfois dans les lagunes comme notre étang)
  • dans les rivières, les anguilles se transforment peu à peu en anguilles jaunes (yellow eel en anglais), qui grossissent en 2 à 10 ans selon la richesse du lieu.
  • Quand elle est prête, l’anguille se transforme en anguille argentée (silver eel en anglais), et part après cette dernière transformation pour un voyage à travers l’Atlantique, vers son lieu de reproduction, qui sera aussi son lieu de mort (la mer des Sargasses, pense-t-on)

Pour plus de détails, je renvoie mes lecteurs à un article passé du présent blog consacré à cet étonnant poisson (et à l’excellent livre de P Svensson qui en est le sujet).

En Méditerranée française, on ne pêche pas la civelle (contrairement à la façade atlantique française) et l’étang de Berre ne fait pas exception. Ici on pêche surtout l’anguille par un « métier » (matériel de pêche) appelé trabaque, qui vise surtout l’anguille argentée, mais qui va retenir aussi les anguilles jaunes déjà trop grosses pour passer par les trous des filets.

Trabaque avec 3 verveux en étoile, au bout du filet qui barre le passage et les amène dedans (Saint-Chamas Beaurivage 2019)

Bon an mal an on pêche une centaine de tonnes d’anguilles par an, le plan anguille national de 2010 indique pour notre étang 81 t d’anguilles jaunes et 35 t d’anguilles argentées (sans que l’année de référence soit claire). Non consommées sur place, malgré des tentatives de culturation comme les Anguillades de St Chamas (chaque année en septembre depuis 2015), ces anguilles sont essentiellement exportées (aux Pays-Bas et en Italie dit-on parfois).

Cette pêche est ancienne. L’anguille a longtemps été méprisée, mais après l’interdiction de la pêche en 1957 (pour cause de pollution industrielle) une tolérance de 10 ans avait été donnée (en prévision du choc écologique des rejets de la centrale hydroélectrique de St Chamas à partir de 1966) pour les pêcheurs qui avaient refusé le rachat de leur droit de pêche. Après le démarrage de la centrale et la grosse désalinisation des eaux de l’étang, les anguilles se sont multipliées à la surprise générale, et la tolérance a été prolongée. Les tonnages pêchés ont été impressionnants (et les recettes à l’exportation) pendant les années 1970, comme en témoignent les chiffres ci-dessous, tirés du rapport Pêcheurs Pêche Pollution, écrit en 1981 par le Père Daniel Campiano pour le SPPPI, créé peu avant.

Même si les tonnages d’anguilles pêchées dans l’étang de Berre sont retombés dans les années 1980 (à quelques centaines de tonnes par an quand même), la tolérance de pêche a été maintenue jusqu’en 1994, année où l’interdiction de pêche dans l’étang de Berre a été levée.

On peut donc dire que l’anguille a sauvé la pêche sur l’étang de Berre. C’est une spécificité locale. Je ne connais aucun autre endroit comparable.

Après 1994 et la fin de l’interdiction de pêche, les pêcheurs de l’étang ont retrouvé tous leur droits et la Coordination des Pêcheurs de l’Étang de Berre a pu voir le jour avec comme président le même Daniel Campiano. C’est cette coordination qui déposera en 1997 la plainte qui aboutira fin 2004 à la condamnation de la France par l’Europe pour pollution de l’étang de Berre et fin 2005 à l’accord basé sur la réduction à 1,2 milliards de m3/an.

Aujourd’hui l’anguille reste une pêche importante pour les pêcheurs de l’étang, notamment l’hiver, quand les loups et les dorades sont en mer. Mais la licence spécifique à l’anguille est chère, tous ne la paient pas et ne sont donc pas censés pêcher ce poisson. J’imagine qu’une partie de ces pêcheurs en pêchent quand même (les trabaques ne servent pas spécifiquement pour l’anguille) et revendent ce poisson illégalement, et donc que les tonnages sont sous estimés par les chiffres officiels (comme le pensait déjà Daniel Campiano dans son rapport pour les années après 1971, voir ci-dessus).

L’anguille en grand danger d’extinction, et la récente position du Conseil International pour l’Exploitation de la Mer

Depuis des années maintenant, l’UICN a classé l’anguille en « grand danger d’extinction », la catégorie la plus haute, où même l’ours blanc ne se trouve pas.

Fin 2021, le Conseil international pour l’Exploitation de la Mer (CIEM) a sorti ses préconisations concernant l’anguille pour 2022 où la préconisation passe de « All anthropogenic impacts as close to zero as possible » (ce qu’elle était depuis 2017) à « Precautionary approach » et surtout pour la première fois il précise le nombre « Predicted catch corresponding to the advice » qui est de …. 0 !!! Autrement dit, cet organisme préconise pour la première fois l’arrêt total de cette pêche, dans toute l’Europe. On ne voit pas à quel titre la France ne suivrait pas cette préconisation.

courbe de populations d’anguilles européennes, image tirée de la préconisation du CIEM

Si on arrête la pêche à l’anguille, de quoi vivront les pêcheurs de Berre ?

Bien difficile à dire, mais sans doute se tourneront-ils vers les ressources qu’ils n’exploitent pas… ou décident de passer à la mytiliculture.

La pêche à la palourde est aujourd’hui clairement pratiquée par beaucoup de braconniers. On peut imaginer que certains « vrais » pêcheurs se tournent vers cette pêche et qu’un contrôle plus strict de la pêche à la palourde s’instaure dans l’étang. Cependant on sait que la ressource est très sensible aux malaigues d’été, et qu’après celle de 2018, la pêche à la palourde a été interdite pendant de longs mois.

Une mytiliculture et une ostréiculture dans l’étang (comme dans l’étang de Thau ou plus près de nous dans l’anse de Carteau à port-Saint-Louis-du-Rhône) ont pour l’instant été refusées dans l’étang par les pêcheurs (dixit leur premier prud’homme M Tillier au séminaire de présentation des chantiers ouverts pour la réhabilitation écologique de l’étang de Berre). Si l’anguille est interdite, ils reverront peut-être cette position…

Rajout du 11 février : suite à la publication de l’article, on m’a signalé un article récent de l’hebdomadaire local Le Régional consacré à la situation de l’anguille (et des pêcheurs qui la vise) sur l’étang. Je le publie ci-dessous. Je ne partage pas l’analyse de Franck Roman sur la raréfaction de l’anguille. Elle est pour moi due à la raréfaction des civelles et… à la bonne santé de l’étang. Les anguilles aiment les eaux riches (mais pas trop qd même) et la baisse tendancielle de la charge organique de l’étang et… l’oxygénation de ses fonds n’est pas bon pour elle (mais bon pour d’autres espèces). Je pense plutôt à un remplacement d’espèces… raison de plus pour nos pêcheurs d’anguilles de passer à autre chose…

Un commentaire

  1. Merci Pascal pour cet excellent article, documenté et clair, qui nous éclaire sur les enjeux liés à cette merveilleuse espèce de poisson serpentiforme, dont on est heureux qu’elle ne soit pas, pour une fois, sous roche.

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