Comparaison avec le Strangford lough, ses récifs de grandes moules et ses snorkelling-safaris

Le Strangford lough est situé en Irlande du nord et est une masse d’eau de 150 km² qui communique avec la mer proche par un canal étroit. Si ces deux point le rapprochent de notre étang de Berre, les différences semblent plus nombreuses que les points communs. Cependant l’histoire de la raréfaction de ses récifs d’une moule locale, la modiole du nord, méritait un article. Les snorkelling safaris aussi.

Un peu de géographie

Le Strangford lough est situé au sud-est de Belfast, en Irlande du nord, la partie de l’Irlande qui fait partie du Royaume-Uni (avec des tensions politiques certes apaisées mais pas complètement éteintes m’est il apparu). Il est globalement orienté nord-sud, environ 30 km du nord au sud et 5 km de large, avec une liaison avec la mer (d’Irlande) plus étroite (longueur 6 km, largeur mini 1km) située au sud.

Comme l’étang de Berre, le Strangford Lough n’est pas une lagune, mais une dépression envahie par la mer au début de l’interglaciaire qui a commencé il y a environ 10 000 ans (et qui n’est pas prêt de se terminer vu le réchauffement climatique en cours). Une différence importante avec notre étang, sont les marées. Dans le Strangford Lough elles sont de l’ordre de 3 m, ce qui le rapproche davantage du golfe du Morbihan (4,5 m de marnage moyen) ou du bassin d’Arcachon (2,5 m) que de l’étang de Berre (4 cm (!) à cause de la faiblesse des marées méditerranéennes et de l’étroitesse du canal de Caronte).

Ce marnage provoque un déplacement important d’eau à une vitesse qui peut être importante dans le canal (3,5 m/s) et il y a eu entre 2012 et 2016 une intéressante expérience d’hydrolienne, le projet Seagen.

Le Strangford lough n’est pas très profond, généralement moins de 10 m, sauf le long d’une dorsale centrale, où la profondeur peut atteindre 60 m. Du fait des marées et de l’importance des zones à faibles profondeur, le lough présente à marée basse des estrans de grande taille, surtout au nord ou les courants de marée sont moins forts. Sur ces estrans on peut voir de la salicorne, des zostères naines et de la spartine anglaise, qui a été volontairement introduite dans les années 1940, à une époque où on cherchait encore à assécher l’estran pour gagner du pâturage. On peut voir aussi de nombreux oiseaux limicoles, notamment des tadornes, des courlis (nombreux), des huîtriers pies (très nombreux) et des oies (assez nombreuses), ces dernières venant brouter les zostères naines.

Pour cette dernière raison, et parce que la spartine menace les herbiers de zostères naines, la spartine semble traitée chimiquement (!) comme on peut le voir sur le panneau ci-dessous, photographié au bord du lough.

Spartine anglaise
Salicorne
Zostères naines, à marée basse

Sinon les rives du lough semblent restées très naturelles. Il n’y a eu ici ni développement industriel intensif comme sur notre étang ou à Belfast (très proche), ni agriculture intensive comme en Bretagne ou en Espagne du sud, ni tourisme ou urbanisation insensée. Seule la pêche, ici comme ailleurs dopée aux gros moteurs thermiques, semble poser problème.

Quelques zostères marines dans la laisse de mer

Comme les fonds du lough sont surtout vaseux ou sableux au nord, où les courants de marée sont moins puissants, et plus rocheux au sud, et la laisse de mer y est clairement différente. Au sud elle est surtout constituée d’algues, et au nord on peut y voir des zostères, surtout naines mais parfois marines. Les zostères marines étant LE point qui m’intéresse le plus sur l’étang de Berre ces dernières années, je me focalise en effet souvent sur ce point.

laisse de mer d’algues, au sud
laisse de mer de zostères marines, au nord

On trouve dans ce document de 2013 les cartes suivantes de suivi des zostères (naines et marines). Je n’ai lu nulle part que les herbiers aient régressé dans le lough, mais je n’ai pas lu non plus le contraire. Il semble qu’on les étudie depuis peu et qu’il n’y ait pas de cartographie ancienne. Sans plus d’information, on doit considérer que la situation est stable.

Les récifs menacés de grandes moules

Connus depuis longtemps, les récifs de « horse mussels » (modioles du nord ou grandes moules) du Srangford lough ont été sérieusement recensés seulement dans les années 1970… au moment où ils commençaient à disparaître. Ce lough était un des rares endroits où on en trouvait. Cette moule peut atteindre 20 cm… en 30 ans (voire 50, on ne sait pas trop). Elle pousse généralement sur les rochers, mais peut aussi coloniser des fonds meubles. Dans ce cas elle peut former, parfois, des récifs, les jeunes moules poussant sur leur aînées. Ces récifs attirent, comme les récifs coralliens, une grande biodiversité. Jusqu’à 100 autres espèces dans leur cas. Pour comparer avec notre étang, l’huître plate peut, en gros, y faire la même chose. Il semble qu’il y avait de tels récifs d’huîtres plates dans l’étang de Berre dans les années 1950.

Hélas, les naturalistes du Strangford lough n’ont pu que constater la raréfaction de ces récifs dans les années 1980 et 1990. Des plans ont été imaginés qui n’ont pas ou ont été mal appliqués par les autorités. Seule une plainte auprès de la Commission Européenne, déposée par l’Ulster Wildlife Trust, une association naturaliste indépendante très puissante, comme il en existe dans toutes les régions du Royaume-Uni, et la menace d’une condamnation et de fortes pénalités financières ont pu forcer l’administration locale (DoE et DARD, les directions de l’environnement et de l’agriculture locales) à interdire les méthodes de pêche les plus destructrices (dragage dans un premier temps , mais aussi les casiers (!)) et de définir des zones interdites à la pêche. Cette histoire, racontée dans cet article du Belfast Telegraph, rappellera au riverains de l’étang de Berre la condamnation de la France par la Cour de Justice Européenne, à la suite de la plainte déposée en 1997 par Daniel Campiano et sa coordination des pêcheurs de l’étang de Berre, qui a abouti à la limitation actuelle des rejets de EDF dans l’étang… Les administrations locales ont parfois des blocages et la décentralisation n’a pas que des avantages…

image tiré de la fiche du site Doris consacrée à la modiole du nord

La destruction des fonds a touché de nombreux lochs écossais et loughs irlandais, souvent par la pêche à la coquille St Jacques ou à l’huître, les bivalves les plus chers. Il semble qu’il n’ait suffi que de quelques années de mauvaise pratique (le dragage essentiellement…) pour détruire des construction naturelles qui mettront parfois des décennies à se reconstruire… En effet Il semble que, si la modiole peut coloniser les fonds meubles et y former des récifs, ce n’est pas si facile pour elle et le processus est lent. Le problème semble être que ces récifs permettaient une grosse production. Les récifs ayant disparu, la moule est devenue rare.

J’aurais tendance à penser que l’huître plate a connu un destin similaire. Et sur l’étang de Berre toute tentative de reformer des récifs d’huîtres plates risque de se heurter aux mêmes difficultés…. et demander beaucoup de temps.

Les snorkelling-safaris de l’Ulster Wildlife Trust (et les canoé trails)

Faire du snorkelling, c’est nager en palme-masque-tuba et observer la vie sous-marine depuis la surface. Il n’existe pas d’équivalent en français, le terme d’apnée étant trop connoté « sport » et pas assez « loisir » ou « observation naturaliste », et suppose de plonger sous la surface. Adoptons donc le terme « snorkelling »…

Outre qu’elle peut porter plainte en justice à bon escient (voir infra), l’Ulster Wildlife Trust organise aussi des « snorkelling-safaris » à destination du grand public et notamment des des jeunes. Les anglophones pourront le voir dans cet article d’un journal local (les autres utiliseront un logiciel de traduction !). Il semble que les trails en canoë ou les safaris en snorkelling soient très populaires.

Ce sont des idées à reprendre sur notre étang ! Plus de gens y plongeront ou visiteront ses rives avec des moyens lents et à propulsion musculaire, meilleure sera la connaissance du grand public à propos de l’état écologique de l’étang de Berre ! Ces belles idées sont une autre bonne raison de m’être arrêté sur les rives du Strangford lough.

2 commentaires

  1. Très intéressant ! + une info, des populations se sont nourries dans l’Etang de Berre pendant les restictions dues à la guerres pendant les années 1939/45 et les années qui ont suivi

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  2. Bonjour, hier soir au cinéma le Méliès il y avait le film canadien : »L’OCEAN vu du cœur » de la réalisatrice Iolande Cadrin -Rossignol, excellent film sur l’écologie et la menace des océans.
    Les Canadiens ont réussi a donner à pas mal de rivières un statut juridique, il faudrait faire pareil pour l’étang de Berre.

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