Le rewilding (le réensauvagement en français) est un concept émergent. Il s’applique à des espaces qui ont été plus ou moins modifiés par l’homme et qu’on souhaite « rendre à la nature » ou qui ont été rendus à la nature mais qu’on considère comme étant dans un état non satisfaisant. Souvent cela consiste à réintroduire une ou plusieurs espèces « ingénieurs d’écosystème », animales ou végétales. Des exemples considérés comme des succès existent. L’évolution de l’écosystème dans le temps et la coexistence avec les activités humaines amènent parfois des surprises, parfois des problèmes, à propos desquels scientifiques, politiques, riverains ou associations peuvent s’opposer.
Pour l’étang de Berre, nos projets ZoRRO (réintroduction de la zostères marines), Sergent Garcia (réintroduction de l’huître plate) ou Tornado (réintroduction de la cystoseire dorée) peuvent être considérés comme des projets de rewilding, alors que l’étang de Berre est sans doute la masse d’eau la moins protégée de France. Ce qu’on souhaite faire du plus grand étang saumâtre de France, si son amélioration se confirme, mériterait un débat qui n’oublierait personne.
Le concept de réensauvagement
Les profanes en sauront plus sur ce concept en lisant la fiche Wikipedia, ou cet article du magazine Géo sur le réensauvagement en Europe.
Ils peuvent aussi regarder la vidéo suivante, de la chaîne ARTE, qui fait assez bien le point. Elle commence par l’exemple le plus célèbre de rewilding, celui des loups dans le parc étasunien de Yellostone, puis continue par des exemples européens.
Très récemment (le mois dernier) le Museum d’Histoire Naturelle a organisé une rencontre sur le sujet, un débat très instructif pour sa partie « humaine ».
On commence même à trouver des livres sur le sujet :
Les exemples de réensauvagement d’environnement marin, ce qui serait davantage comparable à notre étang de Berre, sont plus rares. Le projet Seawilding, dont nous avons parlé dans ce précédent article et qui vise à réintroduire les huîtres plates ou les zostères marines dans un loch écossais est, de manière assumée par ses promoteurs vu le jeu de mot dans le nom du projet, un projet de rewilding. Le film ci-dessous (en anglais) présente un autre exemple, une réintroduction d’algues laminaires au Portugal, qui peut aussi nous inspirer, notamment la collaboration entre scientifiques et association.
En cas de réussite sur l’étang ? Comment le gérer au mieux ? Quelle place pour la nature ?
Si on lit les articles de la presse ou les rapports du GIPREB, l’étang va mal, les rejets EDF sont encore trop importants, son biotope reste bloqué à un niveau insatisfaisant et il ne s’est pas encore remis de la crise dystrophique de l’été 2018. Ce discours limite singulièrement tout débat sur son avenir, puisqu’il ne semble pas en avoir.
Or pour moi l’amélioration depuis 15 ans est nette et ne semble pas plafonner. Les zostères, le point le plus facile à suivre pour moi, ont largement regagné le terrain perdu en 2018 et repris leur progression exponentielle. La surface annoncée par le GIPREB pour 2021 est sous-estimée pour moi. L’évolution est similaire pour les moules (qui poussent nombreuses et profond) et inverse pour les ulves (qui se raréfient, même si elles sont encore nombreuses). La crise de l’été 2018, si elle a dû sa longueur aux rejets boueux d’août et à l’importance inhabituelle des rejets EDF du printemps, trouve à mon avis son origine dans des conditions climatiques particulières de mai-juin, et ses traces s’effacent peu à peu. Il serait sans doute bon de revoir une nouvelle fois les normes des rejets d’EDF (et l’autocontrôle par EDF de leur qualité) mais on peut déjà travailler à réintroduire des espèces, même considérées comme fragiles, telle la zostère marine, dont des plants ont survécu à la crise de 2018.
D’où le lancement dès 2021 du projet ZoRRO (zostères marines) et notre travail en amont sur Sergent Garcia (huître plate) ou Tornado (cystoseire dorée), rappelés dans l’introduction du présent article. Ils sont tous trois des projets de réintroduction d’espèces ingénieures, donc des projets de réensauvagement. Nous les pousserons le plus loin possible (le rapport de ZORRO#2, la campagne de 2022 qui vient de se terminer, et qui fait aussi rapidement le point sur Tornado et Sergent Garcia, est en validation et sera publié sous peu).
La réussite de ZoRRO et des projets annexes me semble sûre. Cette vraisemblance est d’ailleurs partagée par les communes du GIPREB : celles-ci souhaitent en effet, si EDF est condamné à verser les 14 millions d’€ de dédommagements que leur avocate a demandés au procès de la crise dystrophique de 2018 (décision le 4 juillet 2022), les consacrer en majeure partie à un projet de restauration des herbiers de zostères, comme on peut le lire en fin de l’article de presse ci-dessous (téléchargé de http://infos.etangdeberre.free.fr/).
Mais si les projets de restauration des herbiers (ZoRRO ou un projet officiel) et les autres projets de rewilding réussissent, que fera-t-on de l’étang de Berre ? Son image continuera de s’améliorer, ses plages seront de plus en plus fréquentées, habiter son rivage deviendra de plus en plus cher. Et quelle exploitation ? Actuellement il n’y a qu’un peu de pêche et un peu de plaisance. Or, comme on le saisit en écoutant le débat qui s’est tenu au Muséum d’Histoire naturel (voir vidéo infra), il semble essentiel d’avoir une sorte de parlement des zones en phase de réensauvagement, intégrant toutes les parties, pour éviter toute dérive et essayer d’optimiser et d’harmoniser les actions.
En 2017, M Andréoni, président du GIPREB de 2000 à 2020 et grand promoteur du méga-projet (abandonné) de dérivation des rejets EDF pour lequel il avait commandé une étude socio-économique, disait d’un étang de Berre réhabilité :
si ce poumon économique des Bouches-du-Rhône devient un poumon bleu, on pourra créer 20 000 à 25 000 emplois dans la pêche, l’agroalimentaire et le tourisme » (voir ici)
Déjà actuellement on sent une volonté locale de s’orienter vers la plaisance. Les travaux de l’extension du port d’Istres devraient débuter « sous peu ». Qui financera ce port ? J’avoue ne pas m’en souvenir et le panneau de chantier nous le rappellera. Une multiplication des ports de plaisance sur l’étang est-elle souhaitable ? L’état du bassin d’Arcachon, dans lequel la plaisance est particulièrement présente et qui voit régresser ses herbiers de zostères, laisse dubitatif. Voilà une évolution qui mériterait d’être discutée. Pour l’instant seul le port de St Chamas a le label « port Propre » (voir cet ancien article).
Le GIPREB, à l’origine un GIP à but scientifique, a évolué en 2018 pour devenir syndicat mixte (statuts visibles ici). Depuis juillet 2020, son président est M Khelfa, maire de Saint-Chamas. À son arrivée il a créé trois ateliers, qui intégraient des structures jusque là ignorées ou nouvelles (les associations L’Étang Nouveau, la LPO ou 8 vies pour la Planète par ex). On retrouve trace de cela dans cet article du GIPREB. Cette expérience semble être restée sans lendemain et les structures invitées à cette occasion imaginaient sans doute une forme plus pérenne… qui manque à notre avis.
L’effet Tchernobyl qui protège l’anse de St Chamas et l’étang de Vaïne
Tchernobyl, dans le nord de l’Ukraine, est connu pour sa centrale nucléaire qui a explosé en avril 1986, avec un nuage de particules radio-actives qui a contaminé ses environs. De ce fait une grande région a été évacuée et la nature y est livrée à elle-même depuis lors (à l’exception de la récente guerre…). C’est une expérience de rewilding un peu particulière, mais très étudiée.
A ce jour l’étang de Berre n’est protégé par aucun texte, comme on le voit dans les cartes suivantes (espaces protégés puis sites Natura 2000)
Cette situation est un héritage des années 1950-1960, pendant lesquelles l’est du bas-Rhône a été sacrifié à l’industrie (raffineries de pétrole, pétrochimie, sidérurgie, production d’électricité…) alors que l’ouest a été orienté vers les loisirs, le tourisme ou encore la pêche (avec la montée de Sète comme port de pêche hauturière, au détriment de Martigues). C’est pour cela que les étangs de Thau et de Berre, très comparables en biotope jusque vers 1960, sont devenus si différents. L’industrie pétrolière présente à Berre-L’Etang et à La Mède a rejeté des effluents liquides peu contrôlés et souvent chargés (produits pétroliers divers, catalyseurs…) dans l’étang jusque dans les années 1970, la centrale EDF de Saint-Chamas n’a vu ses énormes rejets d’eau douce n’être limités que dans les années 1990, puis en 2005.
Du fait des rejets de l’industrie, la pêche a été interdite sur l’étang de Berre en 1957 (à l’exception notable de l’anguille). Elle a certes été autorisée à nouveau en 1994 puis en 2008 les mytiliculteurs de Port-Saint-Louis-du-Rhône ont été autorisés à récolter des naissains de moules mais dans une zone assez limitée de l’étang, comme on peut le voir dans les cartes ci-dessous :


La zone de pêche (poisson ou bivalve) est limitée au sud par le couloir qui va du canal de Caronte au port de la Pointe (en violet sur la première carte). C’est là qu’on trouvait les Grandes Nacres avant 2018, sans cette limitation, ces Grandes Nacres auraient sans doute été draguées lors des ramassages de naissains. Les sanctuarisations, même involontaires, ont du bon !
De même, au nord de la zone de pêche, l’anse de Saint-Chamas est interdite de pêche de bivalves, fouisseurs ou non. C’est sans doute le résultat de sa pollution multiséculaire aux métaux lourds liée à la poudrerie de Saint-Chamas. De même l’étang de Vaïne, au nord-est, est également interdit de pêche aux bivalves, et la pollution liée au site pétrochimique de Berre-L’Etang en est sans doute une raison essentielle.
Ainsi la pollution passée de l’étang de Berre est à l’origine d’une sanctuarisation de fait. On peut parler ici d’un effet Tchernobyl, même si ces zones sont fréquentées (plaisance, baignade…). Bon, si un jour on les sanctuarise en droit, il vaudra mieux parler d’un espoir pour cette zone d’un « effet Côte Bleue », du nom du Parc Marin voisin, une zone qui n’avait rien d’exceptionnel en terme de biodiversité à sa création en 1983, et qui par sa sanctuarisation est devenue exceptionnelle de ce point de vue. Nul doute pour nous que des actions de rewilding et une sanctuarisation de ces zones seraient une bonne chose et mèneraient à une biodiversité qu’on peine à espérer aujourd’hui.
Conclusion:
Le succès du rewilding de l’étang de Berre ne fait guère de doute pour moi. Savoir qui en profitera est en revanche beaucoup plus flou. Laisserons-nous une grande place à la nature ? L’exploiterons-nous dans un souci de rentabilité ? Dans ce dernier cas qui en profitera ?
Un des credo de l’association L’Étang Nouveau était que la réhabilitation de l’étang devait se faire « au profit de tous ». Les puristes du rewilding rajouteront « en laissant de la place pour la nature elle-même » . De beaux débats en perspective, organisés ou non. On préférerait que ce soit organisé.
Une sanctuarisation de l’anse de Saint-Chamas et de l’étang de Vaïne, par « effet Tchernobyl » mais aussi en espérant un « effet Côte Bleue », pourrait constituer un premier point de discussion en ce sens.

Merci pour cet article brillant à nouveau Une remarque sur un début de phrase non poursuivie : « Les sanctuarisations,… » Biz à plus Olivier Quintane
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C’est réglé ! …et merci pour le début de commentaire !
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